Parler de la guerre aux petits
Accompagner le tout-petit face aux fureurs du monde
Face à l'actualité parfois brutale, nous nous sentons souvent démunis : faut-il protéger les enfants des fracas du monde ou leur expliquer l'inexplicable ?
En dépit de notre vigilance, les échos des conflits franchissent la porte de nos maisons et de nos lieux d'accueil.
Nanny Poppy et Nounou Perle te proposent des repères pour offrir aux moins de 6 ans une parole qui sécurise sans alarmer, en s'appuyant sur l'écoute, le jeu et le respect de leur petit univers quotidien.
Pourquoi parler de la guerre... alors qu'elle n'est pas ici ?
Même si nous vivons en France dans un contexte de paix et que le conflit semble lointain, il s'invite de façon invisible dans le quotidien des tout-petits. L'enfant ne vit pas dans une bulle : il est un capteur d'émotions et de signaux.
Le monde du tout-petit n'est pas "vase clos" : L'exposition invisible
Les enfants ne vivent pas sous cloche. Ils sont exposés à l'actualité par de nombreux canaux :
L’exposition médiatique directe :
Les images du JT ou les réseaux sociaux sur smartphone sont captées par l'enfant aussi vigilant que soit l'adulte.
Ce sont des agressions visuelles et sonores brutes qu'il ne sait pas décoder.
Les "bruits de couloir" adultes :
L'enfant est un guetteur. Il capte les conversations téléphoniques, les débats entre adultes ou les inquiétudes dans la voix. Sans explication, son imaginaire comble les vides, créant souvent des scénarios bien plus terrifiants que la réalité.
La vigilance émotionnelle :
Les enfants sont de véritables éponges vis-à-vis des adultes. Ils perçoivent notre inquiétude, notre gravité ou notre tristesse.
Le récit des "plus grands" :
C'est un canal que nous sous-estimons souvent. Les grands frères, les grandes sœurs ou les camarades plus âgés dans la cour d'école colportent des récits ou des rumeurs. Avec leurs mots d'enfants, ils peuvent involontairement transformer une nouvelle en une menace imminente pour le petit qui écoute.
La nécessité de "Mettre en mots" pour éviter le chaos
Quand un enfant a été exposé à la représentation de la guerre et que cela l'a ébranlé, il est nécessaire de ne pas occulter le sujet et d'en discuter avec lui pour :
Reconnaître le réel :
Ignorer le sujet alors que l'enfant sent une tension (chez ses parents ou à la télé) crée un décalage angoissant. Parler, c'est lui dire : "Ce que tu perçois existe, et je vais t'aider à le comprendre."
Éviter le danger imaginaire :
Si nous ne mettons pas de mots, l'enfant comble les vides avec son imaginaire.
Pour un petit de moins de 6 ans, le monde est un tout. S'il voit une maison détruite à l'écran, il peut croire que c'est la maison d'à côté. Parler de la guerre permet de circonscrire le danger : "C'est là-bas, loin, très loin, ce n'est pas ici."
Désamorcer la culpabilité :
Les enfants sont égocentrés par nature. S'ils voient un parent triste ou inquiet à cause des actualités, ils peuvent penser qu'ils sont responsables de cette tristesse. Mettre des mots simples permet de les dédouaner totalement.
L'adulte doit protéger le milieu de vie et la sécurité émotionnelle de l'enfant pour éviter que le chaos extérieur ne devienne une agression interieure.
Sortir de l'émotion par la parole
Face au mal-être et à la peur, la réconfort vient de la Régulation Émotionnelle par la parole partagée :
En parlant de la guerre de manière factuelle (sans détails morbides) et à sa porté, nous aidons l'enfant à passer de l'émotion brute (la peur qui paralyse) à une représentation mentale (un événement que l'on peut expliquer).
Quand parler de la guerre : L'observation avant l'intervention
Avant de prendre la parole, nous devons nous assurer que le besoin vient bien de l'enfant et non de notre propre besoin de nous rassurer. Le risque est de projeter nos propres angoisses sur lui et de surinterpréter ses moindres faits et gestes.
Éviter la projection :
Ce n'est pas parce que tu es bouleversé par l'actualité que l'enfant l'est aussi. Si tu parles trop tôt ou sans signal, tu risques d'importer une peur là où il n'y en avait pas.
Observer pour ne pas surinterpréter :
Ton rôle est de scruter les changements concrets dans son comportement. Observe avec attention :
Le contenu des jeux : Est-ce qu'il met en scène des destructions de manière inhabituelle et répétitive ?
La qualité du sommeil : Constates-tu des réveils nocturnes ou des difficultés d'endormissement inhabituels ?
Les interactions sociales : Notes-tu une agressivité soudaine avec ses pairs ou, au contraire, un isolement et un repli sur soi ?
Le comportement alimentaire : Une perte d'appétit ou une demande de réassurance accrue pendant les repas sont des signes de stress.
N'intervenir que si l'impact est réel :
Ne parle de la guerre que si tu as la certitude que l'actualité a un retentissement sur son équilibre. Si l'enfant ne manifeste rien, préserve sa bulle d'insouciance.
Le dessin comme trace de l'invisible
Le dessin n'est pas qu'une activité de loisir, c'est une projection de ce que l'enfant ne sait pas encore dire avec des mots. Dans ta phase d'observation, le dessin de l'enfant devient un reflet de ses préoccupations.
N'hésite pas à proposer du matériel créatif (dessin, pâte à modeler) sans consigne précise. C'est souvent là que l'enfant "dépose" ses couleurs et ses formes pour apprivoiser ses peurs.
L'évolution des thématiques : Observe si le répertoire habituel de l'enfant change brusquement. Si les maisons, les soleils et les personnages laissent place à des gribouillages sombres, des traits heurtés ou des scènes de "cassure" répétitives, c'est un signal.
L'occupation de l'espace : Un enfant qui se sent insécurisé peut traduire son angoisse par un dessin très réduit, coincé dans un coin de la feuille, ou au contraire par des traits qui sortent du cadre, comme s'il ne parvenait plus à contenir ses émotions.
Ne pas interpréter sans validation par l'enfant : Attention à ne pas surinterpréter une couleur (le noir n'est pas toujours signe de malheur !). Ton rôle est d'être un témoin : "Tiens, tu as dessiné quelque chose de très grand ici, tu veux m'en parler ?". C'est l'enfant qui doit donner le sens de son dessin.
Le dessin comme médiateur : Si tu confirmes que l'actualité impacte l'enfant, le dessin peut devenir le support de la réponse. Tu peux l'inviter à dessiner "ce qui protège" ou "ce qui soigne" pour l'aider à refermer la brèche émotionnelle et à retrouver sa sécurité.
La confidence de Nounou Perle :
"Le dessin est un pont entre son monde intérieur et le nôtre. Parfois, poser un feutre sur une feuille suffit à faire sortir une peur qui tournait en rond. Regarde ses dessins non pas avec tes yeux d'adulte qui cherchent des problèmes, mais avec ton cœur de pro ou de parent qui cherche à comprendre son émotion du moment."
Comment parler de la guerre : Les axes de la réponse sécurisante
Évoquer la guerre avec des enfants de moins de 6 ans demande une approche spécifique, centrée sur la sécurité affective et la protection de l'enfant.
À cet âge, l'enfant est en plein développement et sa compréhension du monde passe par le filtre de ses émotions et de son lien aux adultes.
Le principe de protection : Préserver l'environnement quotidien
Avant de "parler", il faut protéger.
Le jeune enfant (0-6 ans) ne possède pas les structures cognitives pour traiter des images de violence ou des discours anxiogènes.
Éviter l'exposition directe : Filtrer pour protéger
Les informations télévisées ou les radios en continu agissent comme facteurs de stress et d'angoisse pour tous. L'enfant perçoit l'émotion de l'adulte et le chaos des images sans pouvoir s'en protéger.
En tant qu'adulte, tu es le "tamis" par lequel les bruits du monde arrivent à l'enfant. Être le tamis, c'est ta capacité à choisir ce qui entre dans la bulle de l'enfant. C'est décider d'éteindre la radio, de ne pas parler de chiffres devant lui, ou de choisir des mots simples et concrets.
La contagion émotionnelle : Réguler pour sécuriser
L'enfant ne décode pas tes mots, il décode ton état interne. Avant même que tu n'ouvres la bouche, il a déjà "lu" ton inquiétude à travers ton ton de voix, ta respiration ou la tension de tes muscles.
Le miroir des émotions : Grâce aux neurones miroirs, l'enfant reflète ce que tu ressens. Si ton stress est élevé, son système d'alerte s'active par mimétisme, sans qu'il sache pourquoi. Réguler ta propre émotion n'est pas une option, c'est la première étape de son apaisement.
Le droit d'être dépassé : Il ne s'agit pas d'être un robot sans émotions. Tu as le droit d'être touché. L'essentiel est de ne pas rester seul avec cette charge. En parlant avec d'autres adultes (conjoint, collègues, amis), tu "déposes" ton sac d'inquiétudes ailleurs que dans l'espace de vie de l'enfant.
La mise en mots de ton état : Si l'enfant perçoit ta tristesse ou ton stress, il est préférable de lui dire simplement : "Je suis un peu fatiguée ou préoccupée par des choses de grands, mais je m'occupe de moi et je suis là pour toi." Cela lui évite de s'imaginer qu'il est la cause de ton changement d'humeur.
Le maintien de la routine : La réassurance par le quotidien
Pour le tout-petit, la sécurité ne se décrète pas, elle se vit. Si les horaires changent ou si les rituels s'étiolent, son sentiment de vulnérabilité augmente. Maintenir le cadre habituel, c'est lui envoyer un message silencieux mais puissant : "Le monde est stable, tu peux continuer à grandir en toute confiance."
Pour un enfant, la paix, c'est la régularité. Continuer à jouer, à lire des histoires et à respecter les rituels de sieste et de repas est le meilleur rempart contre l'angoisse systémique.
La permanence des rituels : Ne néglige aucun de vos petits rendez-vous. Le bisou du matin, la chanson avant la sieste ou l'histoire du soir sont des balises temporelles. Elles assurent la continuité d'être de l'enfant. En période de crise, ces moments doivent être sanctuarisés.
La prévisibilité du cadre : Annonce ce qui va se passer. "Après le repas, nous ferons la sieste, et ensuite nous irons jouer au jardin." Cette répétition verbale de la journée rassure l'enfant sur le fait que l'avenir proche est maîtrisé et sans danger.
Le maintien de l'activité ludique : Le jeu ne doit pas s'arrêter parce que l'actualité est grave. Au contraire, encourage les moments de plaisir partagé. Le rire et le jeu sont les meilleurs antidotes à la tension ambiante. C'est en continuant à jouer que l'enfant exerce sa fonction de "petit humain" en pleine santé.
La stabilité des figures d'attachement : Ta présence physique et ta disponibilité émotionnelle lors de ces routines sont ses meilleurs remparts. Si tu te sens trop tendue pour assurer un rituel, passe le relais ou simplifie-le, mais ne le supprime pas. L'enfant a besoin de sentir que ses adultes référents tiennent la barre.
La confidence de Nounou Perle
"N'oublie pas que pour ton petit, le centre de l'univers, c'est son assiette, son doudou et ta présence. En respectant l'heure de son goûter ou en prenant le temps de construire cette tour de cubes avec lui, tu lui offres une zone de sérénité rassurante.
La routine, c'est la paix du quotidien qui dit : 'Tout va bien, tu es en sécurité ici."
Contextualiser à hauteur d'enfant
Si l'observation confirme que l'enfant est traversé par ces événements, nous devons lui répondre en ajustant notre réponse pour ne pas l'envahir.
Répondre à sa question, rien qu'à sa question :
Inutile de faire de grands discours géopolitiques. La vérité doit être simple, courte et toujours se terminer par une note de sécurité. En tant que professionnels et parents, notre rôle est d'être les "gardiens du temps présent", en veillant à ce que l'actualité ne vole pas l'insouciance nécessaire au bon développement des enfants.
Pars de ce que l'enfant a concrètement apporté : "Qu'est-ce que tu as entendu qui t'inquiète ?". Cela te permet de rectifier uniquement ce qui fait "nœud" chez lui, sans ajouter de nouvelles sources d'angoisse.
La vérité adaptée : Ne pas mentir, mais ne pas tout dire. On peut définir la guerre comme "une dispute très grave entre des pays où les adultes ne sont pas d'accord et n'arrivent plus à se parler".
Circonscrire :
L'enfant de moins de 6 ans a du mal à situer ce qui est loin. Il faut le rassurer sur son espace immédiat : "C'est loin d'ici, et ici, tu es en sécurité dans ta maison/chez ton assistante maternelle."
Pour éviter que son imaginaire ne transforme un événement lointain en une menace immédiate, utilise l'image de l'horizon. Montre le ciel : c'est très loin, là où la terre touche le ciel. Explique-lui que c'est une distance que l'on ne peut pas rattraper, comme l'horizon qui recule toujours quand on avance. En mettant cette distance visuelle et infinie, tu remets le conflit à sa place : hors de son espace de sécurité, dans un "ailleurs" qui ne peut pas l'atteindre.
Dédouaner l'enfant :
C'est un point crucial de ta posture de réassurance. Explique-lui clairement que si les adultes sont inquiets ou sérieux, ce n'est jamais de sa faute. Il doit savoir que nous nous occupons de nos émotions de grands et qu'il reste libre de s'occuper de sa vie d'enfant.
Changer le point de vue :
Il est crucial de réaffirmer que des adultes s'occupent du problème. Mets l'accent sur les "soignants", ceux qui réparent les maisons ou ceux qui accueillent les familles qui voyagent. Parler des actions de paix redonne du pouvoir à l'enfant (et à l'adulte) face au sentiment d'impuissance.
La confidence de Nounou Perle :
"L'horizon est une barrière naturelle rassurante : on le voit, mais on ne l'atteint jamais. En expliquant à l'enfant que le fracas du monde est bloqué là-bas, bien au-delà de ce que ses yeux peuvent percevoir, tu lui redonnes l'espace nécessaire pour jouer sereinement ici, dans son jardin ou sa chambre."
La métabolisation par le jeu : Transformer le subi en agi
Le jeu libre est le langage premier de l'enfant. Lorsqu'il est confronté à des informations qui le dépassent, il utilise le jeu pour "digérer" (métaboliser) ce qu'il a perçu.
Le jeu de guerre n'est pas une incitation :
Si tu vois l'enfant jouer « à la guerre », ne l'interdis pas. Ce n'est pas le signe d'une future violence, mais une tentative de compréhension. Interdire ce jeu, c'est lui retirer son moyen de défense psychique.
De la passivité à la maîtrise :
Dans la réalité, l'enfant subit les bruits du monde de manière passive. Dans son jeu, il devient l'acteur. En manipulant ses figurines ou en construisant des remparts, il transforme une réalité subie en une action maîtrisée. Il reprend le pouvoir sur l'événement.
Ta "juste" place d'adulte :
- L'observation comme outil : Ton rôle est d'observer cette mise en scène sans l'interrompre. Note la répétitivité du scénario :
Le jeu est-il fluide et constructif (recherche de solutions, protection) ?
Le jeu est-il bloqué sur une scène de destruction totale sans issue ? - L'étayage discret : Si tu observes que le jeu "boucle" sur une angoisse sans fin, tu peux alors intervenir discrètement (étayage) pour proposer une issue sécurisante : "Oh, regarde, les soignants arrivent pour aider ceux qui sont tombés". Tu aides ainsi l'enfant à sortir du chaos pour revenir vers la réparation.
La confidence de Nounou Perle :
"Le jeu est le jardin secret où l'enfant répare ce qui est cassé dans sa tête. Quand il joue à se battre ou à soigner, il ne fait pas semblant : il travaille. Laisse-lui cet espace de liberté ; c'est là qu'il transforme ses peurs en courage."
Le mot de la fin : La paix comme ancrage
"La paix n'est pas l'absence de guerre dans le monde, c'est d'abord la présence d'une sécurité affective inconditionnelle dans les bras de l'adulte référent."
Nanny Poppy
Au terme de cette exploration, une certitude demeure : nous ne pouvons pas éteindre tous les bruits du monde, mais nous avons le pouvoir d'en atténuer le fracas pour l'enfant.
Protéger son insouciance, c'est lui offrir le temps nécessaire pour construire ses propres forces intérieures. En restant ce filtre bienveillant (le Tamis) et ce reflet apaisé (le Miroir), tu lui permets de se construire sur un socle de confiance plutôt que sur un terreau d'angoisse.
La dernière confidence de Nounou Perle
"Tu vois, notre plus beau métier, c'est d'être des gardiens de phare.
Peu importe la tempête au large, tant que notre lumière reste douce et stable, le petit bateau de l'enfant peut continuer à naviguer sereinement. C'est ici, entre tes bras et dans ton regard, que se dessine son premier paysage de paix , de sécurité et de confiance."
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Rédaction et publication
- Rédigé par MaM | 16/04/2009 date de première publication
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